Breadcrumb

Entete balado AMM

L'aide médicale à mourir du point de vue des proches

Près de 10 ans après l'entrée en vigueur de la loi sur l'aide médicale à mourir, le Québec est aujourd'hui la province où elle est la plus pratiquée. Comment les proches aidants peuvent-ils se préparer, au plan psychologique, à l’aide médicale à mourir de leur proche? Et comment naviguer à travers les conflits de valeurs qui peuvent survenir au sein des familles? La Dre Christine Grou, psychologue et présidente de l'Ordre des psychologues du Québec, s'entretient à ce sujet avec le Dr Philippe Laperle, psychologue, et Nathalie Déziel, directrice du Regroupement des aidantes et aidants naturels de Montréal (RAANM).

Balado AMM

2 colonnes Philippe AMM


 

Le point de vue d'un psychologue

Dr Philippe Laperle est chercheur en psychologie de la santé en soins palliatifs. Il accompagne également des personnes à la Maison du deuil, en plus de donner des formations sur ce sujet. C'est lors de ses expériences de bénévole en soins palliatifs qu’il s’est senti à sa place auprès des grands malades, des personnes en fin de vie et aussi de leur famille.

« Quand on fait ce type de travail là, on fait quelque chose de profondément significatif. On développe des liens très intimes avec les gens qu'on accompagne très fort. On aborde des thèmes universels, une angoisse de mort. Je vous dirais que les personnes en fin de vie et les endeuillés m'apprennent beaucoup, m'aident à composer avec cette angoisse en m'enseignant comment mourir, mais surtout comment vivre. [...] Paradoxalement, on s'approche de la mort, mais en même temps, on se sent plus vivant de s'approcher de cette réalité-là, avec ces personnes qui nous enseignent tellement. »

2 colonnes Nathalie AMM

L'histoire de Nathalie

En plus d'être directrice du Regroupement des aidantes et aidants naturels de Montréal (RAANM), Nathalie Déziel a été proche aidante de son père, qui a eu recours à l’aide médicale à mourir en 2022. Si toute la famille a accueilli la nouvelle avec ouverture, ce processus fut rempli d'émotions. 

« La minute où tous les membres de la famille proche avaient été avisés, mon père est redevenu l'homme drôle, loufoque, il est comme redevenu la personne qu’il a toujours été malgré la douleur, malgré tout ce qui médicalement se passait dans son corps. Dans sa tête, il y avait la paix de voir les gens autour de lui qui acceptaient sa décision.

Plus on va parler collectivement de l'aide médicale à mourir, plus ça va devenir, pour les gens qui se retrouvent devant une situation comme ça, une possibilité dans l'éventail des solutions face à la fin de vie. C'est absurde à dire, mais je me sens quand même choyée de l'avoir vécu déjà il y a 3 ans, parce que ma vision a beaucoup évolué à travers mon deuil. » 


 

Accordéon balado AMM

Le balado en six questions

Nathalie : C'est encore très tabou, l'aide médicale à mourir, dans le sens où les gens s'en remettent beaucoup à la médecine et à l'état de la personne, et encore là, il y a aussi tout le côté religieux qui est très présent, que la personne va partir au moment où Dieu va le décider. Ce n'est pas encore quelque chose qu'on aborde de front avec les personnes proches aidantes. C'est souvent très tabou parce que la personne proche aidante, généralement, elle veut maintenir en vie le plus longtemps possible la personne qu'elle aime malgré l'épuisement, malgré tout. Le choix de choisir de faire appel à l'aide médicale à mourir, c'est vraiment un choix individuel de la personne aidée. Et je pense qu'il y a un grand malaise du proche aidant d'aborder le sujet. 
 
Dr Laperle : Je dirais oui et non. Oui, en ce sens qu’en effet, on a un inconfort avec la mort qui est peut-être normal aussi. C'est grand la mort, donc c'est normal d'être plus ou moins confortable. Mais en même temps, la mort aujourd'hui, elle est institutionnalisée, c'est-à-dire qu'on va mourir dans des espaces désignés pour mourir, des espaces qui sont d'une certaine manière cachés. Alors qu'il n’y a pas si longtemps, on exposait le corps, par exemple à la maison. La mort était l'affaire de tout le monde.  

La mort aussi, elle est professionnalisée. Je suis moi-même un représentant de cette professionnalisation-là, de dire que la mort et le deuil sont des choses d'expert. Alors qu'avant, l'accompagnement du deuil aussi se faisait par Monsieur et Madame Tout-le-Monde, nos voisins, nos voisines, notre communauté. Donc oui, un tabou et en même temps on a une fascination pour la mort. On dirait qu'on veut s'en approcher et en même temps ça nous fait peur. Quand on parle de l'aide médicale à mourir des autres, on en entend parler beaucoup dans les médias. Mais quand on s'approche de la mort au deuxième et au premier degré, donc sa propre mort ou celle de ses proches, c'est là où il y aurait davantage de tabous. C'est là où ça devient très difficile d'en parler, parce qu'évidemment, ça nous touche. 

Nathalie : Énormément. Déjà, ils sont baignés dans une culpabilité constante de ne pas en faire assez. Il faut que ça demeure la décision de la personne qui vit la maladie. Puis d'autant que le proche aidant, tout au long de son parcours, est déchiré par cette culpabilité-là. Puis là, il arrive en fin de course avec un peu d'épuisement. La charge émotionnelle est toujours très grande.  

Dr Laperle : Beaucoup de personnes viennent me voir parce qu'elles n’ont pas d'espace pour s'ouvrir sur la mort, s'ouvrir sur leur deuil. Mais si c'était plus courant, plus encouragé, qu'on ose s'en approcher un peu plus, les gens se sentiraient probablement beaucoup moins seuls. Tout le système, toutes les avancées scientifiques et médicales ont pour objectif de défier la mort, de reculer la mort, de contrer la mort. C'est comme si à un moment donné, il faut l'accepter, puis peut-être que c'est plus difficile d'en parler pour toutes ces raisons-là. Peut-être que l'aide médicale à mourir a émergé en partie à cause de ça aussi, de dire qu'on a voulu médicaliser la mort, augmenter la quantité de vie, mais au détriment de la qualité. Pour certaines personnes, l'aide médicale à mourir va être littéralement un véhicule pour reprendre leur contrôle absolument de leur propre narratif et de dire : ce n'est pas la médecine qui va déterminer comment ma vie va se terminer, c'est moi.  

Dr Laperle : Les rituels, de manière générale, vont faire du bien au proche aidant, vont aider à relier un peu ce qui parfois vole en éclats, donc à symboliser et mettre un petit baume sur le deuil qui va s'entamer. Par contre, je nuancerais la chose, c'est-à-dire que le bon rituel pour une personne donnée ne sera pas le même pour tous. Et c'est là où est tout le défi. Pour la plupart des personnes qui reçoivent l'aide médicale à mourir, il y a différents proches avec différents besoins. Donc pour une personne donnée, le rituel va lui convenir tout à fait et pour une autre, au contraire, ça va peut-être nuire davantage. Est-ce qu'il peut avoir un espace de dialogue où on essaie de penser un rituel en famille dans la mesure du possible? Ce ne sera peut-être pas parfait pour tout le monde, mais tout le monde va y trouver sa place.   

Évidemment, quand on en discute au préalable, qu'on peut avoir accès à la vision de chaque personne, respecter les opinions, il n'y a pas de mauvaise surprise à ce moment-là. Mais il faut garder ça en tête que c'est complexe de trouver le bon dispositif pour chaque personne qui est impliquée. Quand la charge émotive est élevée, ça met un peu en échec nos capacités de raisonner, de penser, de réfléchir. Il y en a qui ont besoin de se regrouper. Il y en a d'autres qui vivent ça plus en solitaire. On cherche souvent à faire un rituel, alors qu’il peut en avoir plusieurs, et même plusieurs mois après le décès de la personne. 

Dr Laperle : De plus en plus, une certaine littérature scientifique qui émerge sur ces questions-là nous indique que ce n'est ni plus facile ni plus difficile de manière générale que, par exemple, une mort naturelle accompagnée en soins palliatifs. Quand on va rencontrer chaque individu, il y a une palette incroyable de réactions possibles qui vont de personnes qui vont vivre ça de manière extrêmement paisible, qui vont nous dire que ça facilite leur deuil. À un autre extrême, on a des personnes qui vont carrément avoir des réactions de stress post-traumatique après, qui vont peut-être se sentir abandonnées. Même si la personne qui reçoit l’aide médicale à mourir est préparée et les proches l'apprécient énormément de pouvoir préparer la mort, de pouvoir faire leurs adieux, en même temps, ça va vite. On a beaucoup de choses à digérer de l'annonce de l'aide médicale à mourir, la mort qui s'en vient, le deuil qui s'entame.

Dr Laperle : C'est sûr qu’en tant que psychologue, des fois on va réfléchir aussi avec les gens qu'on accompagne à comment ouvrir ce dialogue-là, comment ça peut être amené, comment peut-être ajuster certaines attentes, parce qu'il y a quelque chose aussi parfois de très polarisant avec l'aide médicale à mourir. Donc, soit on est d'un côté où on est très pour, où ça rejoint nos valeurs, ça a beaucoup de sens. Ou d'un autre côté, où ça vient entrer en contradiction avec certaines valeurs, notamment sur le caractère sacré de la vie, et les gens vont se braquer dans ces positions-là. Finalement, c'est comme s'il n’y aura plus de point milieu dans lequel on peut se rencontrer puis échanger sur des valeurs communes.  

Quelles sont les valeurs qui vont nous porter? Ça ne veut pas dire de renoncer à ses croyances, mais à tout le moins d'essayer de comprendre la perspective de l'autre et de respecter les limites de l'autre. Si j'ai un frère qui ne veut pas assister à l'aide médicale à mourir étant donné que c'est contre ses valeurs, comment on peut échanger ensemble et respecter le fait qu'il ne soit pas là et qu'on va peut-être se retrouver après?

Nathalie : Ce serait de faire la paix avec nos propres émotions par rapport à tout le processus de deuil, qui reste un événement profondément triste même quand on est en paix. Écouter ses limites, puis de se permettre de vivre ça avec la personne qui fait la demande. On se prive de quelque chose de beau quand on se prive de la tristesse parce ça permet ça aussi. On dirait que ça nous rapproche, ça crée une bulle d'intimité, ça met certaines barrières de côté quand on se permet d'être triste, de pleurer ensemble. Donc en s'empêchant de pleurer, on se prive aussi de cette proximité-là. Il ne faut pas s'oublier là-dedans et pas mettre cette tristesse-là de côté. Ça reste un précieux moment aussi, même si on reconnaît que ça nous fait profondément mal.  

Vrai ou faux AMM

Vrai ou faux

True or false?

Le Québec est l'un des endroits au monde où l'aide médicale à mourir est la plus pratiquée.

TRUE

Actuellement, l'aide médicale à mourir compte environ 7 % des décès au Québec, une statistique en hausse d'année en année. Selon le psychologue Philippe Laperle, plusieurs hypothèses pourraient expliquer ce phénomène : la perte de sens de la souffrance en fin de vie, qui était amenée par la religion autrefois. On ne pourrait évacuer aussi les réflexions sur l'état de notre système de santé, la qualité des soins qu'on offre et l'accompagnement. L'aide médicale à mourir aussi est cohérente avec plusieurs valeurs partagées par un grand nombre de personnes : l'autonomie, l'indépendance, la liberté, un contrôle sur son existence, et la peur d'être un fardeau pour les autres. Des travaux de recherche du Consortium interdisciplinaire de recherche sur l’aide médicale à mourir (CIRAMM) ont d'ailleurs été mandatés par le ministère afin de mieux comprendre le recours à l’AMM en contexte québécois.

Les capsules vidéos

Video capsules

(Our videos are only in French)

Continuer la lecture - Culpabilité